012120 Philosophie des émotions et des valeurs

  • Dates des cours : 30sept-7oct-14oct-4nov-18nov-25nov (à confirmer fin juin 2026)
  • Heure de début du cours : 13:30
  • Heure de fin du cours : 15:30
  • Jour du cours : Mardi
  • Intervenant : Bruno LANGLET


Bruno LANGLET

Il est assez couramment admis en philosophie que nombre de phénomènes affectifs ont la
particularité d’apparaître lorsque nous sommes dans des situations qui impliquent des valeurs
ou qui font signe vers elles.

Aristote a fondé la théorie des vertus en associant la vie éthique à nos dispositions de
l’intellect et à celles du caractère, lesquelles sont constituées par nos dispositions à juger,
à agir et surtout à ressentir au degré adéquat des émotions appropriées aux situations.

Thomas d’Aquin a élaboré un système des passions où les affects fondamentaux visent le bien
sensible en tant que tel, mais aussi en tant qu’il est difficile à atteindre, ceci donnant corps
à l’idée que certaines classes de passions (dites irascibles) sont par nature des ressources
permettant de surmonter les obstacles.

Descartes a soutenu que les passions, entendues de manière générale, se rapportent à des
traits généraux des situations sous l’aspect de l’important, du nuisible ou du profitable.

Chez Spinoza, les passions primitives que sont la joie, la tristesse et le désir tendent
respectivement à m’indiquer l’augmentation de mon être (comme lorsque j’agis de manière
profitable ou louable ou que je gagne des idées, des habiletés, des amis, etc.), son
affaiblissement (lorsque j’en perds), tandis que le désir structure et oriente mes attitudes
et actes, en me les faisant apparaitre comme porteurs de valeur.

La question de l’affectivité comporte ainsi de grandes facettes liées à la question de l’accès à
ce qui importe. Dans la philosophie contemporaine, cette question des relations entre l’affectif
et l’axiologique s’est posée de manière plus explicite. En quoi les émotions seraient-elles un
mode d’accès pertinent aux valeurs ?

Plusieurs approches permettent de concevoir cette relation, comme celles qui font des états
affectifs des perceptions de valeurs, ou bien des modes distincts de présentation de celles-ci,
ou encore des révélateurs fonctionnant sur un registre au sein duquel croyances morales et
réalité sont constamment en rapport.

Comment distinguer si les attitudes émotionnelles sont des manières de se rapporter à des
valeurs distinctes qui seraient intrinsèques, ou s’il est plus correct de soutenir que c’est parce
que nous désirons quelque chose, que ce qui est désiré reçoit une valeur ? Celle-ci serait alors
extrinsèque.

Si l’accès aux valeurs repose sur les attitudes affectives, comment concevoir cette dépendance ?
Elle semble être conceptuelle (l’accès aux valeurs requiert les émotions pour les identifier,
mais les valeurs ont un être indépendant) ou ontologique (l’être des valeurs dépend des émotions).

Des textes clés seront distribués, lus et discutés en cours.

 

012123 Ce que nous sommes. La question de la nature de la personne

  • Dates des cours : 8janv-22janv-5févr-5mars-19mars-2avr
  • Heure de début du cours : 11:00
  • Heure de fin du cours : 13:00
  • Jour du cours : Jeudi
  • Intervenant : Bruno LANGLET


Bruno LANGLET

Que sommes-nous fondamentalement ? Que recouvre le terme de « personne » ?

L’origine de cette appellation est multiple : elle est ancrée dans la conception grecque
de l’hypostase (une réalité singulière existante) et du prosopon (le masque théâtral au
moyen duquel des êtres sont personnifiés, ceci renvoyant aussi à un phénomène social
que l’anthropologie a décrit par ailleurs en divers points du globe).

À travers des discussions articulant philosophie et théologie, Boèce a donné la première
définition durable de la personne, qui est celle d’une substance (entité) individuelle
rationnelle, ce que Thomas d’Aquin interprétera aussi comme un être susceptible
d’action, entendu comme rationnel et singulier à ce titre. Substantialité, agentivité et
rationalité sont alors essentielles. La position de Descartes conduit quant à elle à nous
caractériser comme des entités pensantes d’emblée individuées, ici unies à un corps,
mais dont la nature est fondamentalement immatérielle. La notion de personne est
apparemment bien dépendante de celle de substance. Or cette dernière est une catégorie
controversée dont la critique rebat les cartes : sans elle, comment déterminer ce que nous
sommes et comment rendre compte de l’identité de la personne et de ses caractéristiques ?
Locke proposera une théorie influente de l’identité personnelle en mettant en avant la
continuité psychologique fondée sur la conscience et la mémoire, ce que Butler, Reid et Hume
critiqueront ou amenderont. Les positions originales de Derek Parfit conduisent quant à elles
à nier que les notions d’un moi personnel ou même de l’identité personnelles soient
véritablement ce qui importe.

Cela n’éclipse toutefois pas le besoin d’une ontologie personnelle, et semble même
montrer qu’en ces matières, elle est toujours présupposée. Que sommes-nous exactement ?
Des entités pensantes unifiées ? Ou des sortes de faisceaux de perceptions dont nous
construisons les relations, comme le pensait Hume ? Sommes-nous réductibles à notre
cerveau ? Ou n’y a t-il tout simplement pas de personne ici (nihilisme de la personne) ?

Outre ces questions, nous nous intéresserons aux deux conceptions contemporaines
principales qui reprennent le sujet et polarisent les débats. Celle de l’animalisme, qui se
concentre sur la continuité de l’animal(l’organisme) que nous sommes essentiellement,
qui a la propriété non-essentielle d’être une personne lors d’une certaine phase de son
existence. Et celle du constitutionnalisme, qui soutient que nous sommes bien essentiellement
des personnes, c’est-à-dire des êtres rationnels, conscients, et qui sont surtout capables
de former des perspectives sur eux-mêmes, mais qui sont constitués par leur corps entendu
comme organisme.

Des textes de référence seront communiqués, présentés et discutés.

 

0121xx Variété, pouvoirs et résistance de l’imagination

  • Dates des cours : 8janv-22janv-5févr-5mars-19mars-2avr
  • Heure de début du cours : 11:00
  • Heure de fin du cours : 13:00
  • Jour du cours : Jeudi
  • Intervenant : Bruno LANGLET


Bruno LANGLET

Que fait-on exactement lorsque l’on imagine ? Comment un tel acte se rapporte-t-il aux actes de concevoir, juger, percevoir, supposer, considérer, contempler, penser rationnellement et logiquement ? L’imagination est classiquement considérée comme une faculté mentale, mais elle peut aussi être appréhendée comme un ensemble d’attitudes mentales : la variété de cas où elle est à l’œuvre est si vaste que nous ne savons pas de prime abord si nous disposons d’un concept unifié à son propos.

Nous en faisons assurément un usage multiple : par exemple, en formant des représentations qui s’associent librement les unes aux autres comme dans une sorte de rêve éveillé, en combinant à volonté des représentations issues de données sensibles, en nous figurant des situations possibles, en l’associant à notre rationalité, en lui faisant combler les lacunes de la perception et des objets que celle-ci esquisse, en nous représentant ce que nous ne pouvons pas percevoir, en étendant de manière simulée notre vie perceptive (« voir » mentalement la pièce de l’autre côté du mur), en anticipant très précisément des évènements imminents ou nos propres actions, en lisant des romans ou en écoutant des récits et des contes, en appréciant des œuvres ou des performances artistiques, en offrant une face sensible aux concepts abstraits, en nous figurant des courbes traduisant des équations mathématiques, peut-être même en conversant de manière ordinaire avec autrui, en formant des expériences de pensée, en voyant quelque chose « comme » quelque chose, ou encore dans des situations d’empathie – cette liste n’est pas exhaustive. En quoi ces activités peuvent-elles être ramenées à une approche unifiée de l’imagination ? Savons-nous finalement ce qu’elle est exactement ? Ce sont des questions que la philosophie contemporaine renouvelle.

L’imagination, d’autre part, propose le vrai comme le faux, indifféremment ; elle invente certes, mais apporterait aussi largement son aide lors des quêtes de la connaissance. En quel sens ? Comment une faculté qui a parfois été dite « maîtresse d’erreur et de fausseté, d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours » (Pascal), peut-elle avoir un usage épistémique, servant à acquérir des connaissances, comme c’est le cas en science ? Par exemple, lorsqu’il s’agit d’envisager des possibilités vers lesquelles la raison rechigne d’abord à se tourner, mais aussi de forger certains types de modèles afin de rendre plus palpables des phénomènes qui, sans cela, resteraient irreprésentables ? Elle semble à la fois associable à des normes cognitives et épistémiques tout en tendant à les dépasser par ailleurs.

L’imagination passe enfin pour être la faculté la plus libre mais elle rencontre bien des limites : ainsi, mon imagination subit une résistance cognitive alors que je tente de former l’image, par exemple, d’une bouteille à la fois vide et pleine, ou d’une poire invisible, c’est-à-dire lorsque mes visées mentales requièrent d’articuler des propriétés logiquement incompatibles ou des impossibilités d’un certain ordre. De même lorsque je suis sujet à une résistance morale qui apparait à l’occasion de représentations de situations imaginées ou fictives contredisant fortement mes valeurs : je ne peux pas les « normaliser » en imagination ni atténuer la charge émotionnelle qui leur fait cortège. Cette incapacité à adapter mes pensées et croyances à des contenus pourtant fictionnels révèlerait la dépendance des pouvoirs conceptuels envers un ensemble de normes logiques, éthiques, esthétiques peut-être, et mon attachement à certaines valeurs.

Nous étudierons les conceptions classiques et contemporaines de cette faculté à la fois formidable et suspectée qu’est l’imagination, aussi bien relativement à des contextes ordinaires que scientifiques.

Des textes de référence seront distribués, lus et discutés en cours.